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Corticiacées s.l.
par
Roland Labbé
On peut dire sans se tromper que les Corticiacées s.l. sont la contre partie des espèces non porées par rapport au groupe Porés s.l. En anglais, ils sont parfois nommés "The Resupinated non poroids", ce qui veut dire les Résupinés non poroïdes. On voit aussi les Aphyllophorales résupinés, les Corticiacées & Stéréacées s.l. et les Corticiés. Peut importe le nom, on se trouve dans le même dédale que le groupe 5. Alors, il vaut mieux s’en déprendre.
Ce groupe extrêmement variable et complexe englobe donc toutes les croûtes minces ou épaisses, isolées ou effusées, presque toujours plates, mais parfois réfléchie à la marge seulement, ou même des espèces avec de véritables chapeaux sessiles. Ce qui les unit est l’absence de pores … quoique certaines espèces ont des plis ou des veines qui s’entrecroisent en un réseau superficiel qui laisse croire à la présence de pores. Leur habitat ou substrat, par contre, est beaucoup plus étendu que ceux des Porés s.l., puisqu’elles ne sont pas nécessairement restreintes au bois ou quelquefois au sol comme ces derniers. Elles vivent et se nourrissent de toute matière organique végétale vivante ou morte, mais plutôt morte. Donc, la litière, les plantes, les herbacées, les fougères, les feuilles, les débris ligneux de toutes natures sont impliqués, qu’ils soient minimes ou étendus. Un simple petit pied pourrissant de fougère peut être porteur d’une minime plaque résupinée, telle que le magnifique Erythricium laetum. Leurs tailles et les milieux où ils prolifèrent sont donc inespérés. Certains mycologues incluent même les formes en croûtes d’Ascomycètes ou de Trémelles comme les Ascocorticium et les Exidiopsis, qui ont pourtant des asques ou des basides septées au microscope respectivement. Comment savoir que ce ne sont pas des Corticiacées s.l. sinon les observer en microscopie. Il y a même une "Clé des espèces Corticies s.l. phragmobasidiés". Autrement dit une clé des espèces corticioïdes à basides de Trémellacées. C’est ainsi dire que la complexité et la proximité des sujets sont parfois les mêmes et presque sans limites.
Le basidiome est généralement annuel, vivant seulement une saison. Parfois, il est pérenne, se renouvelant pendant plusieurs années. Dans ce dernier cas, il y aura plusieurs strates hyméniales superposées.
Un petit glossaire des macrostructures s’impose pour ce groupe.
1. Couches du basidiome :
· couche hyméniale ou hyménophorale (= surface fertile) exposée, formée de basides et éventuellement d’éléments stériles, cystides, hyphidies, etc.
· couche subiculaire ou subiculum formé du tissu stérile entre la couche hyméniale et le substrat; lorsque cette couche est très compacte, elle est parfois appelée trame ou contexte
· face abhyméniale formée des parties piléées du basidiome, constituée typiquement d’une couche d’hyphes ± parallèles qui continue dans les parties effusées comme une couche basale
La forme de ce basidiome peut être effusée, couchée et suivant toujours le substrat, effusée-réfléchie (= résupinée-réfléchie), ayant une partie marginale qui se détache du substrat, ou piléé, sans aucune partie effusée. Un basidiome dimidié est celui dont la partie piléée est grande par rapport à la partie effusée, qu’il est largement attaché à ce dernier et souvent semi-circulaire. Il est dit flabelliforme lorsque sa base est beaucoup plus étroite et que le reste est en éventail. Celui appelé spatuliforme a une morphologie de cuillère ou de spatule. Un basidiome cyphelloïde est cupuliforme et attaché par le centre et celui discoïde est circulaire et presque plat. Lorsqu’il y a présence d’un pied, que ce dernier porte une partie différenciée plus dilatée ou plus grande appelée chapeau, le basidiome est stipité.
La marge des parties effusées est souvent indistincte, mais parfois en zone
largement stérile ou avec des projections blanchâtres distinctes en forme
d’éventail. Les cordons hyphaux, faisceaux formés seulement d’un type d’hyphes,
ou les rhizomorphes, faisceaux d’hyphes à cortex différencié et noyau central,
sont radiants de la marge ou poussent dans le substrat lorsque présents.
Parfois des bulbilles, petits corpuscules globuleux et mous formés d’hyphes à
paroi mince, ou des sclérotes, corps ± globuleux et durs formés d’hyphes à
paroi épaisse et / ou entouré de matériel incrustant, sont trouvés.
2. Texture du basidiome :
Elle est très variable. Voici les principaux termes utilisés.
· arachnoïde : en forme de toile d’araignée, formé d’hyphes lâchement emmêlées
· byssoïde : mou, cotonneux
· cartilagineux : dur, tenace, mais se brisant à la flexion
· céracé : cireux
· charnu : mou et putrescible
· coriace : de la texture du cuir
· crouteux : dur, plutôt mince et formant une croûte, induré
· farineux : de la texture de la farine, d’apparence poudreuse, lâche
· gélatineux : de la texture de la gelée, de la gélatine
· feutré : de la texture de la laine serrée
· hypochnoïde : lâchement floconneux à lâchement feutré
· membranaire : mince, compact mais flexible
· pelliculaire : en couche mince facilement séparable
· pruineux : finement poudreux, givré
· pulvérulent : poudreux mais relativement épais
·
3. Surface hyméniale :
Cette surface est le plus souvent unie chez les Corticiacées s.l., mais peut être aussi de forme variable.
Voici également les principaux termes utilisés pour la décrire. Ils sont importants pour ce groupe.
· grandinioïde : formée de granules (e.g. genre Grandinia)
· hydnoïde : formée d’épines longues et élancées, typiquement plus longues que 0,5 mm (e.g. genres Mycoacia, Sarcodontia)
· irpicoïde : formée de projections larges, aplaties et concrescentes (e.g. genre Steccherinum)
· lisse : unie (e.g. genre Stereum)
· mérulioïde : formée de rides s’anastomosant, apparaissant parfois alors irrégulièrement poroïde, (e.g. genre Serpula)
· odontoïde : formée de projections coniques à cylindriques, souvent fimbriées à l’apex, rarement plus longues que 0,5 mm (e.g. genre Kneiffiella)
· phlébioïde : formée de plusieurs rides irrégulières, ne s’anastomosant pas (e.g. genre Phlebia)
· raduloïde : formée de projections en forme de dents larges, aplaties et séparées (e.g. genre Basidioradulum)
· réticulée : formée de pores superficiaux ressemblant à un réseau (e.g. genre Tubulicrinis)
· tuberculée : formée d’excroissance peu élevées, ± hémisphériques, dite aussi verruqueuse, bosselée, gibbeuse (e.g. genre Trechispora)
4. Face abhyméniale (partie piléée) :
Elle peut présenter les principales caractéristiques suivantes de surface.
· glabre : dépourvue de poils, chauve, dite aussi lisse
· feutrée : laineuse comprimée
· tomenteuse : densément laineuse
· veloutée : formée de poils courts et mous
· villeuse : poilue
De très nombreux genres existent chez ces champignons souvent en forme de parchemin. Les espèces d’un même genre n'ont pas nécessairement le même type de surface hyméniale. Un des plus beaux exemples est celui des espèces des Hyphodontia. Encore moins les genres d’une même famille. Par contre, une espèce elle-même ne varie pas beaucoup dans les caractéristiques de cette surface. C’est donc dire l’importance de cette dernière pour les espèces de ce groupe par rapport à celles du groupe Porés s.l. qui ont toujours une surface porée. Une loupe, une lentille, un binoculaire ou un stéréoscope aident énormément à préciser le type de surface, car il est parfois difficile de trancher entre par exemples hydnoïde et ondontoïde, grandinioïde et tuberculée. Souvent les ornements de cette surface ne sont pas tous de taille égale et non répartis nécessairement uniformément. La densité de ces ornements peut aussi varier beaucoup, qu’il peut y avoir des zones lisses par exemple sur une surface tuberculée. Elle se reflète dans les descriptions. Une bonne évaluation de cette couche est donc capitale.
Le subiculum est la chair des espèces résupinées. Il est donc la partie où l’observation des hyphes se fait et où le système hyphal est recherché, comme chez les Porés s.l. Les statismospores sont produites directement sur toutes la surface étalée ou sur la partie inférieure du basidiome lorsqu’il est réfléchi ou piléé. Ces spores ne sont donc pas produites à l’intérieur de tubes contrairement aux polypores. L’ornementation sporale est souvent plus riche. En plus des spores dont la paroi est lisse, on voit beaucoup de spores à paroi rugueuse, verruqueuse, échinulée, crêtée ou ridée. Ces spores sont des méiospores puisqu’elles proviennent d’une reproduction sexuée à l’intérieur des basides comme chez tous les Basidiomycètes. Chez les Corticiacées s.l., on peut trouver aussi un autre type de spores, les mitospores qui ne proviennent pas de basides mais bien d’hyphes spécialisées dans leur formation. Ce sont des conidies que l’on retrouve rarement dans ou près des basidiomes. C’est le même cas chez les Porés s.l. Les éléments stériles distribués au travers des basides sont également plus riches. En plus des cystides régulières, on trouve aussi des hyphidies, des dendrophyses, des dichophyses ou des astérophyses, des échinocystes et des soies. Autrement dit, les éléments microscopiques des Corticiacées s.l. sont plus variés et plus répandus que chez les Porés ss. lato. Il est donc intéressant d’en faire la microscopie. Leur absence ou présence, leur forme, leur taille, leur ornementation, leur origine, leur dispersion et leur réactivité aux produits chimiques sont très importants et ce sont eux qui parfois en bout de ligne déterminent l’espèce ou séparent entre deux.
Les caractères amyloïdes, dextrinoïdes, cyanophiles et sulfo-positifs de ces éléments sont déterminants et beaucoup plus variés. Il arrive de trouver des hyphes dextrinoïdes mais des spores amyloïdes. Même les basides peuvent jouer un rôle plus majeur dans l’identification. Elles sont normalement clavées ou cylindriques, mais il en existe des urnifromes, des ovoïdes, des sphéropédonculées, presque stipitées ou en forme de baril. Les espèces du genre Sistrotrema ont des basides typiquement en forme d’urne. Elles peuvent être terminales, formées aux bouts des hyphes, mais aussi pleurales, naissant sur le côté des hyphes, ou formées sur des hyphes en chandeliers. Les types de formation des basides est importants. Curieusement, les basides nouvelles de certaines espèces sont formées à partir des plus vieilles, comme si elles arrivaient l'une dans l'autre. Des vestiges des plus âgées demeurent à la base de celles qui naissent. Elles sont percurrentes et dites répétobasides ou basides répétitives. C'est le cas notamment des espèces du genre Repetobasidium. Les genres qui ont une face fertile ridée, veinée ou réticulée, tel que Phlebia, produisent ces basides sur ces veines, ces rides ou ces faux pores. On dit alors que l’hyménium recouvre aussi ce type d’ornementation et non pas seulement les intervalles entre elles. Ces parties sont donc fertiles. Des glossaires existent aussi sur les termes de microscopie.
Alors, même si les Corticiacées s.l. semblent d’approche hostile par leur très grande diversité, leur ressemblance ou banalité de formes, leur microscopie joue un très grand rôle dans le plaisir de les identifier. Évidemment, il vous faut être équipé en documentation, en instrumentation et maîtriser les techniques. Ce n’est pas plus misérable que d’apprendre les paramètres de la photo numérique ou ceux du logiciel Photoshop par exemples. Simplement de l’exercice et de la patience. Juste le fait d’être enthousiaste à les découvrir et de les comprendre est déjà un grand pas d’apprentissage. Ce qui est à la fois agréable dans leur étude est l’immense diversité des formes macroscopiques et des structures microscopiques, si petites soient elles. Le problème est d’obtenir les outils qu’il faut pour bien travailler, car les clés des genres et des espèces peuvent être gigantesques à cause de leur nombre. Il existe des clés jusqu’à au-delà de 20 pages. Il faut prendre le temps de se monter une bibliothèque appropriée.
On compare l’étude de ce groupe à celui des espèces porées, surtout en ce qui concerne les formes étalées, car on est loin d’y trouver des chapeaux ongulés à couches de tubes multistratifiées. On les regroupe aussi en une expression Polypores et analogues. Il y a des publications classiques sur le sujet comme celles d’Eriksson, de Breitenbach, Ginns, Jülich, Largent ou Stalpers.
Ce sont surtout des saprophytiques, mais aussi des parasitiques, rarement des mycorhiziques. Deux espèces en particulier ont été et sont encore reconnues comme cause d’importants dommages au bois d’œuvre. Serpula lacrymans, agent de carie humide, a détruit d’immenses et de très nombreuses constructions en bois, bateaux, édifices, maisons, caves, ponts, etc. Elle a été une horreur à une certaine époque où le bois n’était pas bien protégé, traité et surveillé contre l’humidité. Elle produit de longs cordons rhizomorphiques qui vont pomper l’eau à distance. Meruliopsis incrassata, agent de carie sèche, a lui visé surtout le bois entreposé, ceux des compagnies comme ceux des particuliers, les cours à bois surtout. Ces deux espèces ont donc fait des dommages économiques importants. Elles ne sont pas les seules. Phanerochaete gigantea, lui même agent de carie blanche de souches et de billes de conifères, sert de contrôle biologique à la lutte à la carie dans les plantations de conifères, causée par le redoutable polypore Heterobasidion annosum. Ces caries sont aussi de mêmes types que ceux des Porés s.l.
À cause du vaste sujet que sont les Corticiacées s.l., c’est également l’écriture d’un livre qui devrait être faite pour les traiter en entier. Pour la même raison que celle éditée chez les Porés s.l., ce résumé se veut seulement une tentative.
Comme vécu personnel, j’ai déjà perdu le toit de ma roulotte par une erreur de déneigement mal fait ou plutôt fait à la sauvette. Insidieusement et pendant quelques années, l’eau s’est infiltrée lentement par les rivets desserrés par des coups de pelle mal placés et les spores du Serpula lacrymans qu’elle contenait ont produit de gros basidiomes dont les tentacules rhizomorphiques s'étendaient à tous les dormants. Ils ont fini par jeter par terre toute la structure du toit. Heureuse assurance dans mon cas.
Distribution géographique : Aucune photo n'est géopositionée